Le 28 Janvier 2004,
Bonjour,
Je t'écris aujourd'hui pour te faire part d'un grand moment d'émotion, de tristesse et d'incompréhension, tout ce que j'ai pu ressentir lorsque nous avons effectué avec ma classe notre voyage à Auschwitz. Ecrire ce mot, ce nom tellement connu dans le monde entier, ce nom derrière lequel se cachent des millions d'hommes, femmes, enfants venus de toute l'Europe, parce que leur simple crime était celui d'être juif, tzigane ou simplement différent par leur physique, ou leur religion...Ce nom qui dès qu'on le prononce fait s'afficher au fond de mes yeux l'immensité des camps et de l'horreur, la peur qu'un si grand crime ait pu être commis par l'homme et celle ressentie par ces murs froids et lugubres, et puis tant de tristesse et de chagrin qui ne parviennent pas toujours à se libérer de notre personne.
Auschwitz-Birkenau et ces kilomètres de barbelés vieillis, encerclant un monde qui n'aurait pas du exister. Un monde, ces dizaines et dizaines de baraquements où à mesure que l'on avance, on en apprend encore plus, plus sur l'échelle de l'atrocité. On imagine alors ... tous ces déportés, serrés sur des planches de bois, à douze par étage, engourdis par le froid, rongés de douleur par la faim, fatigués par le manque de sommeil, et sales. Et alors ces trous de béton, ces latrines, riment avec humiliation et maladies. On se dirige ensuite vers ce qu'il reste d'un certain four crématoire, puis d'une chambre à gaz, ils sont en ruine, c'est peut-être mieux comme ça. On découvre des visages, des visages sur des photos et des noms. Et puis on marche, on marche dans la neige, dans le froid et on se dit que l'on n'a pas le droit d'avoir froid, nous, avec tous nos vêtements, que ce n'est pas juste, que pour vraiment se rendre compte de ce que ces hommes, femmes et enfants ont vécu, il faudrait se déshabiller et marcher, marcher dans le froid, dans la neige, dans l'attente, dans l'atrocité. Alors on revient, on marche encore, droit devant c'est la fameuse entrée, malheureusement, et puis surtout on longe la rampe d'où arrivaient les trains ou plutôt ces wagons où étaient entassés les victimes, cette rampe de la mort. Je tourne la tête et je les vois. Non, je ne rêve pas, c'est bien eux, qu'on dirige à la descente du train, soit à gauche, soit à droite, c'est eux à qui l'on vole la vie, à eux qu'on la gâche, qu'on la torture. Des bruits, des sons, des ordres et puis des uniformes ou des jolis vêtements de ville qui ne seront bientôt plus que cendre et fumée. Et moi je vois la scène, j'ai envie de crier, qu'ils arrêtent mais c'est trop tard. Alors on accumule, on accumule toujours plus mais ça ne veut pas sortir, j'en ai presque honte.
Puis Auschwitz I et son " Arbeit macht frei " que l'on voudrait ne pas voir, ne plus voir. C'est alors que tout devient pire et surtout beaucoup plus réel.
Ces énormes baraquements, identiques les uns des autres, on y pénètre, on ne se rend alors pas forcément compte que d'autres, dénudés, maigres et détruits par le travail forcé, ont déjà franchi le seuil, plus ou moins de fois. Ces baraquements sont maintenant devenus des musées, où l'on découvre des photos prises par les Allemands, et c'est de plus en plus dur de résister, de ne pas renoncer car sur ces photos ce sont eux, on les voit, ces milliers de victimes qui appartiennent désormais à ces camps. Des photos de tri à l'arrivée des trains, elles sont horribles, c'est se dire que des destins entiers ont été décidés en quelques secondes par des inconnus brûlant de sadisme et de terreur. Ce sont des bébés à peine nés que l'on envoie vers la mort pour cause d'inutilité, alors la vie pour être mort... Et l'on avance encore, ce sont des vitrines avec des maquettes, des boîtes de Zyklon B qui font froid dans le dos, qu'est-ce qui peut alors être pire ? Les biens personnels des déportés. Une vitrine de cheveux, des mètres carrés de cheveux, récupérés par les Allemands après le gazage, des cheveux et l'on réalise que derrière eux se trouvent une victime puis une autre et une autre encore. Mais on n'a pas le droit de reculer, il faut continuer. Les chaussures, c'est un choc. Il y a des immenses vitrines de chaussures de tous types, hommes, femmes, enfants, d'hiver, d'été, sales surtout, abîmées aussi, on prend bien le temps de les regarder, c'est une sorte d'hommage, chaque chaussure, c'est une personne. Je sens une boule dans ma gorge. Et puis toujours ces vitrines, des peignes, brosses à dents et à cheveux, accessoires pour bébés, ustensiles de cuisines, casseroles en tout genre. C'est le silence, aucune parole. On sort, on visite les prisons, c'est du délire. On passe devant les block qui tenaient lieu d'infirmerie, je pense à Primo Levi. La nuit est tombée, il fait noir, l'ambiance est morbide, j'ai presque peur, les blocks sont éclairés, on rentre dans la chambre à gaz, ça donne l'impression qu'on ne va plus en ressortir, on ne se sent pas bien, ici traîne l'odeur inconnue de la mort et de ses souffrances. On marche sur les pierres sur lesquelles des milliers de déportés ont rendu leur dernier souffle. L'accumulation est à son comble, on en a trop vu.
Le recueillement alors s'impose, le silence, les bougies en mémoire de tous ceux dont on a vu les marmites, les mèches de cheveux, les peignes et tous les autres. Des images me reviennent, celles de cette journée douloureuse et difficilement surmontable et pourtant il faut continuer de vivre, nous qui avons de la chance, nous qui ne connaissons pas vraiment le sens des mots souffrance, honte et faim.
Des pleurs avant, pendant ou après mais il le faut, pour pouvoir continuer.
Voilà, cela fait environ 1 semaine et demie, et je ne pense pas m'en être encore remise, peut-être que je ne m'en remettrai jamais et alors. Je sens à longueur de temps lorsque j'y repense, les larmes monter en moi, elles sont alors là, pour eux, pour toutes ces victimes, pour ne pas qu'ils oublient que nous, nous ne les oublierons pas.
Le passé fait partie de nous mêmes si nous ne l'avons pas connu, nous nous devons de l'affronter et de le transmettre, pour eux.
Parce que nous n'avons pas le droit de décider du destin de l'autre.
Camille.